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J'aurais aimé t'aimer 
Comme on aime le soleil 
Te dire que le monde est beau 
Et que c'est beau d'aimer 
J'aurais aimé t'écrire
Le plus beau des poèmes 
Et construire un empire 
Juste pour ton sourire 
Devenir le soleil
Pour sécher tes sanglots
Et faire battre le ciel
Pour un futur plus beau
Mais c'est plus fort que moi
Tu vois je n'y peux rien
Ce monde n'est pas pour moi 
Ce monde n'est pas le mien 

 

                                   Damien Saez

 

            Certains week-ends vous font passer en quelques heures du délire éthylique le plus borderline à une nostalgie teintée de tristesse qui, tout en vous forçant à faire le point avec vous-même, vous aide à y voir plus clair et à dégager une direction globale pour votre vie future. Et ben vous savez quoi ? C’était le cas de celui-ci en ce qui me concerne…

 

            J’ai loué une partie non négligeable de ma vie d’adulte à une institution qui m’a appris de nombreuses choses, comme la manière de hurler proprement sur des jeunes, le calibre d’un AK47 et comment rester plus de 18 secondes non stop à avaler de la bière directement sous la machine à pression. Non, je n’étais pas prof en banlieue, mais SDF, c'est-à-dire Soldat de France…

 

            Evidemment, le régiment a bien changé, étant entendu que j’ai quitté le service sept années en arrière… Il y a quelques mois, je reçus une invitation via facebook  pour l’anniversaire des trente ans de mon ami Samouraï Apocalypse, qui correspondait également à son pot de départ dans le civil. L’Armée de Terre étant un corps à renouvellement rapide du personnel, j’entrevis là une de mes dernières chances de revoir mes anciens camarades, la plupart d’entre eux ayant déjà rejoint le privé, le public ou le trottoir. Je m’envolais donc en ce vendredi soir pour la très européenne ville de Strasbourg.

 

            A l’atterrissage, je dus m’acquitter de quarante euros de taxi (pour 5km à 22h30…) puis supporter 50 minutes de bus avant de rejoindre le camp ou avaient lieu les festivités. Je bénis bien évidemment la grève de la SNCF, sans laquelle j’aurais réglé une dizaine d’euros seulement et gagné une bonne demi-heure. La fête battait son plein et je retrouvais immédiatement une dizaine de personnes que je n’avais pas vu depuis… une paye.

 

            Quiconque a déjà participé à un pot de départ militaire (ou avec des flics, des pompiers…) sait que toutes les beuveries de ce type se ressemblent un peu. De la musique bien pourrie, de l’alcool en quantité monstrueuse et le combo merguez/chipolatas/chips. Le schéma des relations humaines est également souvent semblable : des filles en mini jupes, des jeunes soldats bodybuildés qui gueulent. Se retrouver dans la peau de l’ancien qui débarque était une nouvelle expérience pour moi. Un des mecs se sent obligé de me prendre à parti, m’expliquant que je n’ai pas à critiquer le système (ce qui est une de mes spécialités…), parce que ça équivaut à insulter tous les soldats, et que personne ne m’avais forcé à m’engager, donc c’est « tu fermes ta gueule ou t’as rien à faire ici ». J’adore ce genre de mec, en joute verbale il n’a pas tenu cinq minutes… On ne peut détruire efficacement que ce qu’on connait bien, et je connais TRES bien ce genre de mec gentils, mais stupides. Je constatais rapidement le décalage qu’il pouvait y avoir entre moi et les plus jeunes soldats… Autant pour ma prétendue pédagogie, ils m’emmerdaient royalement et je les ignorais donc en retour…

 

            L’alcoolémie montant, je m’apercevais aux alentours de trois heures du matin qu’une des jeunes sous-offs, que je connaissais vaguement pour avoir eu une soporifique discussion sur ses traumatismes de femme soldat, se moquait de moi, genre chambrage de meuf bourrée… Bon, ce n’était plus l’heure de faire du détail, je versais l’intégralité de mon verre de Jack sur son joli visage. Là, je pus mesurer combien une femme énervée peut être peu élégante dans le discours… Tandis qu’elle m’abreuvait d’insultes, je cherchais du regard Samouraï, que je n’avais plus vu depuis un petit moment…

 

            Je le vis réapparaitre quelques minutes plus tard, avec un lit de camp à la main. Il avait été sauter une fille extérieure au régiment derrière le bâtiment, une zouze tellement provocante que je suis étonné qu’il n’ait pas emmené avec lui la moitié de sa section… Mention spécial à mon ami qui a pris soin de prendre un lit de camp pour faire son affaire dans les règles. Une baise de milieu de nuit debout contre un mur, c’est pour les péquenauds, la classe c’est avec plumard et couverture… La soirée s’achevât pour moi vers 5h, je prenais deux petites heures de sommeil avant de réattaquer au Jack, puis d’aider à ranger le matériel pour la réintégration de la salle. C’est amusant comme le schéma est récurrent : une trentaine de personnes pour picoler, quatre pour ranger. Ainsi finit cette belle soirée…

 

ENTRACTE

 

            Le samedi soir, je rejoignis des amis qui habitent tous dans un petit village de la campagne alsacienne, dans un rayon d’une centaine de mètres… Le concept de cette soirée là était de revoir ces gens que je connaissais tous depuis longtemps et d’aller voir le feu de la St Jean du village (bien que ladite St Jean soit encore loin…).

 

            Evidemment la soirée débutât par de copieuses rasades de punch et de whiskys, et tandis que les invités arrivaient, un curieux sentiment commença à me gratter l’intérieur de crâne… Et rien à voir avec l’alcool, pour une fois. Impossible de le définir… Je voyais tous ces couples qui se connaissaient bien, dont les enfants jouaient ensembles et partageaient la même école, le même club de foot… Ces femmes qui rigolaient ensemble, pouffaient aux blagues un peu osées… Je les imaginais sans peine se soutenir les unes les autres quand leurs époux partaient en mission. En ce qui concernait les mecs, certes les privates jokes avaient évolué, mais j’arrivais sans peine à me fondre dans le décor. Un soldat reste un soldat, et je connais bien ces gars-là. Une gorgée de punch et quelques saucisses plus tard, nous voilà partis pour le centre du village, en se marrant comme des baleines bourrées.

 

            Des flammes de dix mètres de haut qui illuminent la nuit alsacienne, voilà un spectacle aussi impressionnant que chaleureux. Evidemment, dans les sorties en familles, il faut gérer les enfants tandis que les femmes piaillent à qui mieux-mieux. Et bien maintenir au sol un pote mort de rire aidé par une meute de marmots braillants est une expérience très enrichissante. Aucun délire au QG sous cocaïne, aucune soirée chaude bouillante à se noyer dans la chair et l’alcool n’arrive à la cheville de cette sensation simple de rouler idiotement dans l’herbe complètement bourré avec une meute de gosses et un vieil ami qui se marre. Je ne ressentais pas de dégout pour moi-même comme c’est fréquemment le cas, juste la sensation d’un aperçu.

 

            J’avais la sensation d’être Nicolas Cage dans « Family man », ce film ou un PDG de grosse boite qui roule en Ferrari passe une semaine dans la peau de l’homme marié et employé d'une scierie qu’il aurait pu être s’il avait fait des choix différents… Je serais probablement comme ces mecs, ou peu s’en faut. Marié, des enfants, des week-ends à faire des barbecues et à bricoler, faire du quad, partir en mission… J’imagine sans problème mon épouse riant avec ces filles, puis se retournant vers moi pour me conseiller d’y aller mollo avant de m’embrasser en vitesse… Un ou deux enfants, nommés Nathan et Méline après d’âpres négociations. En fin de soirée, nous rentrerions en rigolant nous coucher avant d’attaquer une nouvelle semaine de travail… Je rouvrais les yeux et me retrouvais là, allongé dans l’herbe. Le songe était passé…

 

            Je sais pourquoi j’ai quitté cette institution, je sais que j’ai bien fait. Je ne regrette pas mes choix, mais il arrive parfois qu’un électrochoc  vous oblige à regarder votre situation en face. Fut il aussi cool que cette soirée là, ça reste une expérience bizarre…

 

            Merci les gars.